mercredi 18 avril 2012

Une vie


Il y avait des embouteillages, il y en a toujours à cette heure là en région parisienne, j’avais peur que l’on ne puisse arriver à temps pour lui dire au-revoir avant qu’ils ne ferment son cercueil, je ne voulais pas non plus qu’elle soit seule, elle l’a été si souvent ces derniers temps. 

Nous sommes arrivés juste à l’heure, le rabbin récitait des psaumes et deux hommes attendaient pour fermer et mettre les scellés. La petite chambre funéraire de l’hôpital Avicennes était glaciale et nue, seul le grand lustre du plafond gravé de signes religieux et doté de lampes blafardes était là pour rappeler que cette pièce était la pièce des défunts de religion juive.

Je n’ai pas prié, mon binôme à lu avec le rabbin des textes que je ne connaissais pas et je m’en suis voulue de ne pas savoir. Je regardais le cercueil et son corps si frêle dans le linceul. Mon binôme si triste de perdre sa maman essayait de donner le change, ne pas pleurer parce qu’un homme ne pleure pas, j’ai pourtant vu quelques larmes furtives bien vite essuyées…..par pudeur sans doute, pour ne pas montrer…… mais qui a dit qu’un homme n’avait pas le droit de pleurer.

Nous avons suivi le fourgon funéraire jusqu’au cimetière de Pantin. Là bas le reste de la famille et quelques amis attendaient. Nous n’étions pas en nombre, beaucoup résident en Israël et n’ont pas pu venir. 

Il faisait beau, première journée de la semaine où il n’y avait pas de pluie, c’était un trop beau jour pour être inhumée mais on ne choisit pas, elle aimait le soleil, peut-être que finalement c’était bien pour elle d’être enterrée ce jour là. 

Elle avait peur de ne pas avoir de fleurs elle qui les chérissaient particulièrement, (les fleurs ne font pas partie des rites de l’enterrement juif, mais c’est quand même toléré),   tellement peur qu’elle avait demandé à sa voisine de ne pas oublier de lui en mettre quand son grand départ arriverait. Sa voisine a tenu sa promesse mais moi aussi j’y ai pensé. J’avais fait faire une grande gerbe de fleurs coupées, pas de ces gerbes tristes qui donnent encore plus envie de pleurer, non, une gerbe avec des fleurs gaies, une gerbe comme elle en raffolait. Le fleuriste a quelque peu été surpris de ma demande surtout quand je lui ai signifié que c’était pour mettre sur une tombe, mais il a compris, il a tout arrangé pour que le bouquet ne soit pas non plus trop ostentatoire et c’était parfait. Il avait piqué le tout dans un gros bloc de mousse afin que les fleurs puissent tenir plus longtemps.

Elle avait fière allure cette gerbe, bien moins belle que l’âme de Madeleine qui reposait maintenant au fond de ce trou lugubre mais je savais qu’elle apprécierait. J’avais acheté pour Rébecca un petit bouquet de roses blanches à déposer tout simplement à plat sur la tombe de sa grand-mère. Nous avons demandé la permission au rabbin et  nous avons détaché quelques roses que nous avons doucement laissé tomber sur le cercueil avant de jeter des pelletées de terre, des roses blanches sur lesquelles nous avons déposé un dernier baiser, simplement un au-revoir mais pas un adieu.

J’ai aimé le discours du rabbin quand il a parlé d’elle, c’était conforme à ce qu’elle avait vécu et à sa façon d’être. J’ai aimé ce rabbin moderne et pas vieux jeu ou radical comme certains, il nous a parlé de partage et de solidarité, nous aurions pu l’écouter pendant des heures sans jamais nous ennuyer.  Je me tenais à l’arrière avec Rébecca et la fille de Jules. Son fils et le mien étaient devant pour le kaddish (la prière des morts), quelque peu abrégé parce que c’était pessah et que c’est une fête de joie où il n’y a pas de place pour le deuil qui commencerait une fois la fête terminée. 

Ce n’était pas le lieu, ni le moment mais j’ai trouvé que mon binôme avait belle allure malgré son chagrin. Vêtu entièrement de noir, même sa kippa était assortie, je n’ai pu m’empêcher de dire à sa fille qu’il était le plus beau, ça nous a fait sourire, il fallait bien une petite note de gaité pour venir nous enlever la tristesse qui nous enveloppait et je sais que Madeleine ne se serait pas formalisée parce que pour elle aussi son fils était le plus beau, je me souviens qu’un jour elle lui avait dit « mon fils, tu es toujours bien assorti » !! ça m’avait fait rire.

Le rabbin a déchiré un morceau de la chemise du binôme et de son frère, et leur a indiqué que le deuil commencerait à la sortie de shabbat, une fois la fête de pessah terminée. ( Déchirer un  vêtement permet de matérialiser la douleur morale et d’exprimer la déchirure irréparable que représente la mort)

Il y a d’autres rites à effectuer comme ne pas se raser, ne pas travailler pendant 8 jours et bien d’autres choses que nous ne pourrons pas respecter.

Lundi nous sommes retournés en région parisienne pour débarrasser son appartement. Je pleurais en enlevant les draps de son lit. J’ai laissé mon binôme trier les papiers, il y en avait partout. J’ai récupéré quelques souvenirs, un service à vaisselle en porcelaine, un livre de prière, des photos, beaucoup de photos, son livret de famille, sa ketouba (acte de mariage religieux). 

Nous avons débusqué,  enfouis sous une pile de linge,  les passeports Tunisiens de toute la famille qui datent de 1967, elle les avait gardés précieusement emballés dans un sac plastique, seul souvenir d’un pays où elle avait vécu depuis des générations et qu’elle avait fui après la guerre des 6 jours,  seule trace d’une nationalité qu’elle avait perdue quand ils étaient arrivés en France et qu’ils avaient pris la nationalité du pays d’accueil.

J’ai détesté cette journée du lundi,  j’ai trouvé tout cela très impudique, fouiller et retourner armoires et tiroirs pour trier, donner, détruire tout ce qui avait fait partie d’une vie. Le pire a eu lieu quand certaines voisines qui tout à coup de sont souvenues d’elle ont fait leur apparition et ont agit telles des rapaces. Peut-être que j’aurais le courage de vous le raconter dans un autre post, un peu plus tard, quand j’aurais digéré….

Ce matin je suis amère, peut-être qu’on aurait dû être plus vigilants. Madeleine n’aurait pas aimé voir ses objets comme ça dispersés, même s’il s’agit de bibelots sans importance que l’on ne voulait pas garder. Ce n’est pas tant le fait de donner des objets, c’est la façon dont les femmes ont procédé. J’ai tellement été outrée que je n’ai rien trouvé pour réagir.  Je m’en veux mais c’est trop tard. A 17 heures, exaspérée j’ai pris les clés et j’ai dit « on ferme, on doit rentrer, on a de la route », c’était le seul moyen d’arrêter ce qu’on pourrait appeler « le pillage », même si nous étions tous d’accord pour donner au lieu de jeter.  Nous avons appelé le frère de Jules qui habite une commune voisine, il viendra déménager ce qu’il reste, j’ai mis de côté, à l’abri dans une pièce ce qu’il voulait conserver. 

Ce matin il y a des souvenirs dispersés un peu partout dans mon appartement. J’ai rangé photos et papiers dans une petite valise en osier, je trierais tout cet été, quand le temps me le permettra. Le service en porcelaine a trouvé sa place, J’ai récupéré sa petite boîte à couture, moi qui sait à peine coudre un bouton, je ne l’utiliserais pas mais elle restera là avec moi.

Ce matin, il y a dans l’appartement plein de petites choses qui font une vie, les petites choses de sa vie que l’on verra chaque jour et  qu’on utilisera, des petites choses qui nous la rappelleront à chaque fois.

Finalement elle est encore un peu là.