vendredi 11 février 2011

Félix

Je venais d’arriver et ça avait bien vite fait le tour, tout le monde voulait voir à quoi ressemblait la nouvelle assistante du Maire. Il y avait depuis le début de la semaine un défilé permanent dans le bureau, certains venaient carrément se présenter, d’autres prétextaient une futilité, histoire de ne pas arriver comme un cheveu sur la soupe. Il n’a pas échappé à la règle et un matin je l’ai vu débarquer.

Je l’ai reconnu tout de suite quand il est entré. On m’avait dressé un portrait peu flatteur du personnage qui avait une particularité physique : ses cheveux très gras.

Je dois avouer que sur ce point les collègues ne s’étaient pas trompés et quand ils m’avaient dit « Félix doit se tremper les cheveux tous les matins dans de l’huile de vidange », ils étaient proches de la réalité.

Mais Félix était un sacré personnage et hormis ce détail physique qui pouvait être gênant mais qui ne semblait pas l’affecter, il avait d’énormes qualités.

Lunettes d’une mode d’antan vissées sur le nez qui tenaient bien souvent avec une branche rafistolée, un rasage approximatif qui laissait entrevoir une coupure ou deux au niveau du menton, clope au bec dont les mégots tombaient par terre, ongles rongés jusqu’au sang, je me souviens de ces pull over tricotés par son épouse, de sa chemise à carreau négligée, de ses basket aux lacets défaits. Je le vois encore entrer dans mon bureau son caban d’hiver sur le dos, la démarche vive et le rire gras me saluant avec son accent « d’A Rouen ».

Je n’ai pas oublié sa marque de fabrique, du jamais vu, de l’unique et de l’authentique, la texture hyper grasse de ses cheveux. Certains disaient que s’ils étaient dans cet état, c’est parce qu’il ne les lavait pas, d’autres argumentaient sur une éventuelle maladie, d’aucun pensaient que peut-être il mettait du gel et qu’il en abusait. Chacun avait une idée sur la question mais jamais personne n’en parlait ouvertement devant lui, certainement pour ne pas l’incommoder, pourtant, derrière son dos, les langues allaient bon train.

Il occupait un logement de fonction près du gymnase dont il était le gardien. Il en effectuait l’entretien courant, se devait d’être présent lors des rencontres sportives, ouvrait et fermait les portes, il était également affecté aux services techniques de la ville. Félix était un militant, un vrai de vrai, le militant de base qui croit encore en un monde meilleur et qui se bat pour ses idées, un pur de pur qui ne perd pas de vue son idéal et qui, à l’arrivée des périodes électorales tout à coup s’animait comme un feu sur lequel on aurait soufflé. L’homme devenait vif, l’homme s’enflammait, l’homme s’illuminait.

Partout à la fois et toujours là où on ne l’attendait pas, il était l’incontournable, le pilier sur lequel on pouvait compter et celui dont on ne pouvait se passer. J’ai travaillé avec lui lors de ma première campagne électorale et j’ai découvert un peu plus ce personnage atypique que j’ai fini par apprécier.

Tout était écrit, Chacun avait ses propres prérogatives et Félix était préposé à l’organisation de l’affichage et de la distribution des tracts dans les boites aux lettres. A l’occasion il organisait aussi des sorties de « déboitage » qui consistaient à aller retirer les tracs distribués par la partie adverse. Pas très « fair play » me direz vous, mais c’était bon enfant, les opposants faisaient de même.

Ces tâches, ils les accomplissaient avec fierté, avec zèle parfois. On aurait cru un chef des armées, il se faisait sérieux tout à coup, attendant le silence complet, il déployait le plan de ville, quadrillait les quartiers avec un vieux stylo dont le bouchon avait été rongé et lançait ses directives sur un ton qui n’admettait aucune réplique. On était pendus à ses lèvres, on entendait les mouches voler.

Concernant le collage, c’est encore lui qui menait la danse, les sorties étaient programmées et bien ficelées. Quand il avait décidé il avait décidé et on ne discutait pas…. Il arrivait alors en trombe dans mon bureau, son éternelle clope au bec et me disait, « bats le rappel, ce soir on sort »….. et je voyais son œil clignoter. Il fallait alors très vite que je contacte la bande par téléphone , je le sentais trépigner. Il s’asseyait face à moi et s’agitait quand, à l’autre bout du fil personne ne répondait. « On va le rappeler après disait-il, faut du monde ce soir faut du monde, Y a le FN qui a prévu de tourner, faut pas les laisser ».

Les sorties étaient de vraies parties de plaisir, une joyeuse bande qui rigolait et qui se retrouvait ensuite devant un café. Félix savourait alors le travail accompli avec une jouissance extrême, il avait fait son devoir, il avait apposé sa petite pierre à l’édifice, en cas de victoire il y aurait un peu de Félix dans l’histoire….

Félix n’avait pas le permis et se déplaçait à pied. Il parcourait la ville de long en large à une vitesse phénoménale et bravait tous les temps. Il connaissait tous les quartiers et les arpentaient parfois des nuits entières lorsqu’il trouvait que ça n’avançait pas assez vite ou quand on manquait de militants. Pendant ces périodes Félix dormait rarement et tenait en buvant du café. Il restait en permanence en alerte et surveillait que les affiches ne soient pas décollées. Gare à celui qui se faisait attraper !!! Il était sur tous les fronts, venant encore me donner un coup de main dans la journée pour des travaux divers et variés dont il disait vouloir s’acquitter, pour me permettre de faire des choses plus importantes. Félix n’hésitait pas à poser des jours de congés pour pouvoir totalement se consacrer à ce qui le faisait carburer.

Avec Félix nous avons baroudé, les fêtes de la rose, les manifestations politiques, les grèves, les délégations syndicales rien ne l’arrêtait. La politique c’était sa tasse de thé, c’était ce qui le faisait avancer et pour ça il était prêt à tout sacrifier.

Félix a eu des problèmes de santé, ça a commencé par le foie, parce que j’ai omis de vous dire que Félix levait bien le verre. Félix a été moins présent et plus rien n’a été pareil. Des arrêts maladie à répétition, des hospitalisations puis un gros problème de dos qui l’a immobilisé, Félix a été lâché et lâchement abandonné. Je suis allée le voir une ou deux fois chez lui puis j’ai changé de service, je n’ai plus fait de politique, je n’étais plus au courant.

J’ai appris que Félix avait été mis en longue maladie, qu’il s’était fritté violemment avec le Maire, mais je n’ai jamais su ce qui s’est passé. Ce que je sais c’est que Félix a été abandonné et que tout à coup plus personne ne s’est souvenu de ses bons et loyaux services. Tout le monde a oublié ce que Félix avait fait pendant des années et tout ce qu’il avait sacrifié parce qu’il y croyait. Je ne me suis pas gênée pour dire ce que j’en pensais au maire et à tous ceux qui s’avisaient de le critiquer.

Combien y en a-t-il des Félix comme ça qui servent et se dévouent sans jamais rien demander. La politique est un monde de requins ou les sentiments n’ont pas leur place. Un jour on est au sommet, le lendemain on est oublié. Félix était un homme de l’ombre dont on avait bien besoin mais il ne sera jamais mentionné nulle part à quel point il s’est dévoué.

Je me demande tout à coup pourquoi ce soir Félix ressort de ma mémoire.

12 commentaires:

  1. C'est un bel hommage que tu lui rends.

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  2. Toi, tu as encore été déçue par quelqu'un...

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  3. Cette écrit me rappelle mes jeunes années et moins jeunes aussi de militant syndicaliste et politique. Le porte à porte et surtout l'affichage pour l'UGS puis le PSU. Nous faisions du pré-collage, c'est à dire que nous encollions les affiches chez un militant dans son sous-sol, pliées d'une certaine façon, il n'y avait qu'à les déplier pour les coller. Toujours à deux, moi, je le faisais en moto avec un collègue de travail. 4 affiches à chaque fois, sinon on ne pouvait plus les déplier. Les flics nous faisaient la chasse. Je n'ai été attrapé qu'une fois, et cette fois là, j'étais en voiture, ma moto m'avait lâché le veille.
    Je téléphone toutes les semaines aux militants chez qui nous faisions le pré-collage. Tous les deux ont 88 ans, et ont eu un AVC, (deux pour Odile la femme). C'était dans les années 52 à 68....Du passé..... Bises.

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  4. au moins toi, tu ne l'as pas oublié et le portrait assez ragoutant que tu en fais n'en reste pas moins très sympatique !

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  5. Tu penses à Felix aujourd'hui parce que la nostalgie emprunte des chemins détournés....

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  6. C'est un bel hommage que tu rends à ce Félix ainsi qu'à tous ces anonymes qui sont trop souvent balayés d'un revers de main et comptant pour quantité négligeable par les "puissants" !
    Bravo

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  7. Bonsoir Ysa !Un touchant et beau récit sur ton ami Félix qui faisait (avec toi Ysa)avancer les choses en osant ouvrir sa bouche pour dire tout haut ce que beaucoup pensaient tout bas ! et , bien que Félix se trempait les cheveux tous les matins dans de l’huile de vidange , il n'avait pas de cheveux sur la langue ni la langue dans sa poche !

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  8. BRICO GIRL : Oui, j'ai tout à coup pensé à lui et je ne sais toujours pas pourquoi...

    LE GOUT : Bof, je le suis en permanence

    PATRIARCH : C'est sympa que vous puissiez encore vous téléphoner. Vous pouvez évoquer des souvenirs de campagne... Nous on s'était fait courser par le FN

    MAE : C'était un curieux personnage au niveau physique à cause de ses cheveux et de son allure générale, mais il était quand même attachant...

    HEURE BLEUE : Oui peut-être...

    COMME CI COMME CAT : Et pourtant il en faut des militants comme lui

    JERRY LE MAGICIEN : Ah ah excellent, tu as raison il n'avait pas de cheveux sur la langue !!

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  9. Tu vois un blog ça sert aussi à faire découvrir des gens atypiques pour une raison où une autre, des petits bouts de vie de ceux que l'on ne fera que croiser et pourtant qui nous laissent de bons souvenir, comme ton Félix !
    Maintenant grâce à toi on a fait sa connaissance, un petit morceau de célébrité et il ne le saura jamais...
    ça me fait mal aussi, des gens qui rendent services, qui se décarcassent qui passent vite aux oubliettes !
    Je me souviens de cette fille que tu avais aidé et qui ensuite voulait prendre ta place, tout le contraire de Félix !!!
    Je t'embrasse bien fort !

    Je suis toujours "en panne" malgré deux appels au secours lancés à mon Hébergeur...
    Je suis patiente, mais depuis vendredi, je trouve le temps long :(

    Virginie Simorgh

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  10. Je viens de voter, mais ce n'était pas facile, tout est intéressant !
    Il faut que tu gardes tout !!!
    J'ai mis Israël parce que c'est un pays que je ne connais pas et que tu nous fait aimer par tes billets !
    Tous ces sujet sont Toi, continue comme ça !

    Je t'embrasse et te dit au revoir pour quelques jours, je suis en train de me "dépatouiller" avec des scripts et mYsql et je patauge !!!!
    Pour mon blog, c'est pas gagné :( je n'ai plus le moral...

    Virginie Simorgh

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  11. "Je me demande tout à coup pourquoi ce soir Félix ressort de ma mémoire."
    Peut être parce que le lendemain 12 février c'était la St Félix.

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  12. La St Félix le 12, je n'y avais pas pensé et je ne savais pas, mais qui sait, mon inconscient peut-être.....

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