samedi 26 février 2011

Promenade funèbre

Il faisait beau lorsque nous avons pris la route, un air de vacances flottait dans l’atmosphère, il y avait du monde, on aurait pu y croire, mais 800 km plus loin ce n’était ni la montagne, ni la plage qui nous attendaient.

La maison était lugubre et tout souffle de vie semblait l’avoir quittée. Les grands sapins formaient des ombres mystérieuses et inquiétantes qui jouaient sur le mur. La pluie alourdissait les branches du vieux chêne qui semblait tellement fatigué… une pâle lueur éclairait l’entrée et le silence lourd et pesant ne nous invitaient pas à entrer. Au loin les hululements d’une chouette se faisaient de plus en plus pressants.

Nous sommes entrés en silence et j’ai serré ma tante et ma cousine dans mes bras, ne sachant que dire. Nous nous attendions à ce départ mais nous espérions encore, nous attendions un miracle qui ne viendrait pas, parce que c’était trop tard, parce que c’était impossible, parce que personne ne guérit jamais de cette maladie.

Trois mois seulement, trois mois pour bouleverser une vie, il était en pleine forme, un peu gêné par un calcul biliaire qui devait être enlevé, une opération bénigne, une opération de tous les jours qui ne panique personne. Le 29 novembre il entrait en clinique pour se faire enlever l’intrus, le 29 novembre au soir on annonçait à ma tante qu’en ouvrant, ils avaient découvert une tumeur derrière la vésicule, le pancréas était déjà bien endommagé, le foie était atteint et il n’y avait plus rien à faire. Le verdict était sans appel, il restait au mieux trois mois de vie.

Dimanche soir à 20 heures il a fermé les yeux pour toujours, après s’être battu comme un chef il a rendu les armes, trop faible pour continuer un combat perdu d’avance, parce que l’ennemi sournois avait déjà conquis trop de terrain et ne lui avait laissé aucune chance.

Nous avons rejoint la maison de mes parents dans le village voisin, nous avons dîné en évoquant des souvenirs. Ma nuit a été sans sommeil , je revoyais sans cesse le visage de tonton dans ce cercueil et je savais que le lendemain, jour de l’inhumation allait être difficile.

Il faisait beau mercredi matin, comme si le ciel avait envoyé ce soleil rien que pour lui. Les pelouses étaient blanches et les arbres aussi. Une perturbation était annoncée pour l’après-midi, j’ai prié pour que le soleil dure au moins jusqu’à 16 h 30, l’enterrement étant à 15 heures.

Cet été tonton blaguait en parlant de la mort, il disait « si je meurs je vous ferais tous marcher, je veux que l’on suive mon cercueil de chez moi jusqu’au cimetière à pied, pendant que je serais au chaud bien allongé dans ma boite, vous marcherez derrière moi, il y a plus d’un kilomètre, ça vous fera du bien, et il éclatait d’un rire joyeux en disant cela….. Je veux de la musique aussi, de la trompette parce que j’aime ça, puis vous direz quelques bonnes blagues à mon intention »….

Ma tata a suivi ses volontés jetées comme ça au hasard d’une conversation, parce qu’ils en avaient jamais réellement parlé, même pas quand il était malade, parce qu’il ne savait pas, on lui avait caché, il faisait des projets, il espérait, ou alors il jouait le jeu, pour ne pas inquiéter ….. On ne le saura jamais….

Nous avons suivi le corbillard à pied, de sa maison jusqu’au cimetière. Une belle promenade que nous faisions souvent, une balade sur une route qui serpente dans la forêt, une route ou l’on entend les ruisseaux chanter…..

Il y avait du monde, tonton n’était pourtant pas natif de la bas, il n’y vivait que depuis quelques années, mais il s’était fait adopter et tout le monde l’aimait, parce que l’on ne pouvait pas… ne pas l’aimer…. Nous avons mis à peu près 20 minutes pour rejoindre le petit cimetière situé devant la vieille maison, vous vous souvenez de cette vieille maison dont je vous parlais ICI, la maison de mes grands-parents, elle était triste elle aussi, lourde de souvenirs, elle semblait s’incliner.

Je suivais le corbillard avec ma tante, ma cousine et sa fille que je soutenais. La photo de tonton était posée devant la vitre et il semblait nous regarder. Durant la descente vers le cimetière des tonnes de souvenirs me sont revenus, je voyais tonton rire et j’étais révoltée, en colère de suivre ce corbillard lugubre dont seules des tonnes de fleurs l’égayaient. En colère parce qu’il gisait dans cette boîte et que c’était bien trop jeune pour partir, en colère parce que le combat qui lui avait été imposé était injuste et inégal.

Le pasteur a fait un beau discours, il a évoqué le psaume de David, le psaume 23 qu’il avait lu avec tonton 15 jours auparavant. Tonton aimait ce psaume, il aimait l’idée qu’un berger puisse le guider « Quand je marche dans la vallée de l'ombre de la mort, Je ne crains aucun mal, car tu es avec moi: » Puis tata a lu un petit mot qu’elle avait préparé, un mot d’amour, un dernier adieu à celui avec qui elle allait bientôt fêter 50 ans de mariage. Nous étions bouleversés.

Un musicien a joué un air à la trompette et les membres de la chorale dans laquelle chante ma tante ont tout à coup improvisé de jolis chants, des chants d’espoir et de paix. La présidente d’un club local dont faisait partie tonton lui a rendu un magnifique hommage, entremêlé de sanglots, elle était tellement émue qu’elle arrivait à peine à parler.

Est-ce qu’on peut dire d’un enterrement qu’il est beau ? Ca parait tellement paradoxal et pourtant c’était le cas. J’aime à penser que tonton nous regardait et qu’il était satisfait. Quand la cérémonie a été terminée et que nous avons quitté le cimetière la pluie s’est mise à tomber.

Nous nous sommes tous retrouvés dans la maison de tonton, personne ne manquait à l’appel, les cousines et cousins avaient fait la route pour venir rendre un dernier hommage à ce tonton tant aimé. J’ai pensé qu’il fallait un enterrement pour tous nous retrouver et j’ai trouvé ça trop con.

Je n’ai, une nouvelle fois pas dormi de la nuit, j’ai cru voir tonton qui se penchait mais peut-être que je rêvais….. Le matin au petit déjeuner alors que les premiers rayons du soleil perçaient, un immense cerf se déplaçait sur le chemin entre la maison et la forêt. Nous étions tous immobiles en train de l’admirer, la bête était royale et un court instant nous a regardés. J’ai dit à ma mère que c’était un signe et que c’était tonton qui nous l’envoyait.

mardi 22 février 2011

Pour mon tonton .....

samedi 19 février 2011

Un triste anniversaire

J’ai profité des derniers instants, j’ai arpenté les ruelles de la vieille ville et j’ai longuement regardé la mer en me disant que le lendemain je serais loin, très loin, là bas de l’autre côté. Un rapide repas dans un restaurant du coin que je n’ai même pas apprécié à cause de mon estomac trop noué m’a laissé un goût amer. J’ai touché les vieilles pierres des maisons, j’ai fixé la baie de Tel-Aviv afin de graver les images à tout jamais dans ma mémoire. L’air était tiède ce soir là et j’avais envie de flâner, de toucher encore et toujours et de m’étourdir du bruit ambiant afin de ne plus jamais entendre autre chose…..

Puis il a fallu rentrer et boucler les valises, donner les médicaments au chat afin de le calmer et le faire entrer dans sa cage puis tout est allé très vite, dans une demi heure Sylvie et Bruno allaient arriver pour nous accompagner à l’aéroport. Ils ne savaient pas encore que Jules n’embarquait pas avec moi et qu’il me rejoindrait.

J’ai regardé l’appartement, il était presque vide, seuls restaient quelques meubles que le cousin allait venir chercher. Il ne ressemblait déjà plus à mon beau nid que j’avais pris soin d’aménager et de décorer, Je suis sortie sur la terrasse et j’ai embrassé mon olivier, je savais que je ne le reverrai jamais, cet olivier que j’avais bichonné et que je ne me lassais pas d’admirer, il faisait maintenant partie de mon passé. J’ai dit au revoir à mes trois perruches et j’ai senti ma gorge se serrer, déjà quelques larmes commençaient à tomber et je ne voulais absolument pas le montrer.

Quand nous sommes montés dans le 4X4 je ne me suis pas retournée, regarder une dernière fois ma rue et l’appartement m’aurait bouleversée….. Bruno conduisait et je parlais avec Sylvie, de tout, de rien, j’essayais de masquer mon chagrin. J’ai vu le paysage défiler, cette route jusqu’à l’aéroport combien de fois l’avais-je faite…. je la connaissais par cœur et j’aurais pu la faire les yeux fermés.

J’ai vu la boutique de mon poissonnier, je suis passée devant l’échoppe de mon ami Asher et je me suis rendue compte qu’il ne savait même pas que l’on partait…..

Nous sommes arrivés en avance, j’avais peur de rencontrer des problèmes avec le chat, finalement on ne m’a rien demandé, je me suis contentée de payer son billet et J’ai vu partir Bamba, portée par un gars qui m’a promis de bien s’en occuper et j’ai commencé à réaliser……

Puis il a fallu dire au revoir. J’avais peur de craquer alors j’essayais de penser à des choses marrantes afin de ne pas m’effondrer devant mes amis. J’ai serré Sylvie dans mes bras, puis Bruno, j’avais envie de ne plus les lâcher, de leur dire ramenez moi à la maison mais j’ai réussi à ne rien montrer et je me suis épatée….

Je n’ai pas pleuré non plus quand il a fallu embrasser Jules, je me suis conditionnée en me disant que dans quelques jours je le reverrais. J’ai pensé que j’étais trop forte et je ne me reconnaissais pas….. Nous avons passé le portillon qui mène au contrôle des papiers….. Je me suis retournée une dernière fois…… et là je me suis dit ça y est….

Nous avons erré dans le duty-free comme deux fantômes. Jusqu’à présent, cet endroit était notre lieu de prédilection lorsque nous voyagions. Nous partions toujours en avance afin de pouvoir acheter tout un tas de choses, parfums, chocolats…… on arpentait les boutiques dans tous les sens et c’était un plaisir que de s’y perdre….. on avait jamais assez de temps. Un peu de chocolat pour Rébecca et trois CD…. C’est tout ce que j’ai acheté…. Je n’ai même pas regardé le prix des parfums qui me plaisaient….

Nous avons commandé deux chocolats chauds que nous n’avons pas terminé, j’ai immortalisé l’instant par une photo, je ne sais pas pourquoi d’ailleurs et nous n’avons pas parlé. Nous nous contentions de regarder partout et j’avais envie de crier aux gens que je quittais Israël et que j’avais trop de peine. Rébecca commençait à fatiguer, il était 3 h 30 du matin et dans quelques instants nous allions embarquer.

Nous étions en queue d’avion, personne à côté de nous c’était parfait. L’avion n’était pas complet. J’imaginais Bamba en dessous dans la soute, Je la savais stressé malgré les cachets, pauvre bête, on était en train de la déraciner.

J’appréhendais le bruit des moteurs, j’appréhendais le décollage, nous étions encore en Israël mais dans quelques minutes tout serait terminé et je le savais. Quand les premiers vrombissements se sont fait sentir, mon cœur s’est emballé et quand le commandant de bord nous a informés que le décollage était imminent j’ai commencé à trembler.

L’avion a pris la piste, puis de la vitesse et nous avons quitté le sol. J’ai collé mon visage au hublot et j’ai regardé les lumières de Tel-Aviv, j’ai longtemps fixé la côte et je l’ai vu s’éloigner, je ne pouvais plus détacher mon regard, les lumières se faisaient moins vives et je continuais de rester collée à la vitre ….. il faisait noir maintenant, Tel-aviv était loin et je me suis mise à pleurer….

A 8 h 34 je posais le pied sur le sol européen…….. Nous étions le 19 février 2010, ça fait un an aujourd’hui, c’est un bien triste anniversaire et je suis déprimée…..


 

mercredi 16 février 2011

Les Petits "rien"

Le soleil était déjà haut dans le ciel et malgré nos vêtements pour nous protéger, nous sentions ses rayons nous échauffer. Entourés de montagnes aux dégradés ocres, bruns et rosés, nous écoutions le silence de cet endroit insolite qu’est le désert du Néguev.

Notre guide nous avait déjà montré de merveilleux coins et recoins et c’était loin d’être fini. Nous faisions une halte avant de repartir à l’aventure. Assis sur une couverture de fabrication bédouine, nous dégustions un thé qu’elle nous avait préparé, un breuvage à base de plantes du désert qui, même s’il était brûlant, nous désaltérait au plus haut point.

Ce moment était délicieux, je ne pensais pas qu’une simple tasse de thé pouvait apporter tant de bonheur, l’endroit y était certainement pour quelque chose. Nous admirions ces montagnes majestueuses qui se dressaient vers le ciel, faisant mine de le frôler et jouant avec le soleil. Nous fixions le sable à perte de vue…. Un sable oranger, parfois jaune ou marron selon les endroits, un sable épais comme de la terre et recouvert de cailloux petits ou gros….. un paysage d’une beauté à vous couper le souffle.

C’est alors qu’il arriva comme sorti des entrailles de la montagne. D’abord prudent, il s’aventura furtivement sur un gros rocher puis sauta habilement sur un autre avant de s’immobiliser et de nous fixer.

L’instant était magique, j’osais à peine attraper mon APN pour le photographier et je savais que l’occasion ne se représenterait pas. Nous retenions notre souffle de peur de l’effrayer mais il avait du en voir d’autres et ne paniquait pas.

Surpris de notre admiration et de notre silence, il joua le jeu et se laissa prendre en photo. Un plaisir intense m’a alors envahie et j’avais les larmes aux yeux, émue par tant de beauté.

Certains diront, mais ce n’est vraiment rien, y a pas de quoi fouetter un chat, il y a des choses bien plus belles dans la vie…..

Peut-être…. mais ce petit rien m’a apporté tellement de bonheur que j’en ai encore des frissons juste à l’évoquer. Je revois la bête, fière et royale se faufiler sur les rochers pour ensuite disparaître entre deux montagnes, je sens le soleil me brûler le corps, j’entends le silence du désert…..je n’ai même pas besoin de fermer les yeux.

La notion du bonheur est relative, pour certains il en faudra beaucoup et ils ne seront jamais satisfaits. Pour d’autres, une main tendue, un sourire, un message suffira à illuminer la journée.

Pour moi, ce jour là ce fut lui, rien que lui qui me fit frissonner.

Ce texte est ma participation au tag de Béalapoizon qui, par ce « petit rien » m’apporte une touche de gaité pour égayer ma soirée…..


vendredi 11 février 2011

Félix

Je venais d’arriver et ça avait bien vite fait le tour, tout le monde voulait voir à quoi ressemblait la nouvelle assistante du Maire. Il y avait depuis le début de la semaine un défilé permanent dans le bureau, certains venaient carrément se présenter, d’autres prétextaient une futilité, histoire de ne pas arriver comme un cheveu sur la soupe. Il n’a pas échappé à la règle et un matin je l’ai vu débarquer.

Je l’ai reconnu tout de suite quand il est entré. On m’avait dressé un portrait peu flatteur du personnage qui avait une particularité physique : ses cheveux très gras.

Je dois avouer que sur ce point les collègues ne s’étaient pas trompés et quand ils m’avaient dit « Félix doit se tremper les cheveux tous les matins dans de l’huile de vidange », ils étaient proches de la réalité.

Mais Félix était un sacré personnage et hormis ce détail physique qui pouvait être gênant mais qui ne semblait pas l’affecter, il avait d’énormes qualités.

Lunettes d’une mode d’antan vissées sur le nez qui tenaient bien souvent avec une branche rafistolée, un rasage approximatif qui laissait entrevoir une coupure ou deux au niveau du menton, clope au bec dont les mégots tombaient par terre, ongles rongés jusqu’au sang, je me souviens de ces pull over tricotés par son épouse, de sa chemise à carreau négligée, de ses basket aux lacets défaits. Je le vois encore entrer dans mon bureau son caban d’hiver sur le dos, la démarche vive et le rire gras me saluant avec son accent « d’A Rouen ».

Je n’ai pas oublié sa marque de fabrique, du jamais vu, de l’unique et de l’authentique, la texture hyper grasse de ses cheveux. Certains disaient que s’ils étaient dans cet état, c’est parce qu’il ne les lavait pas, d’autres argumentaient sur une éventuelle maladie, d’aucun pensaient que peut-être il mettait du gel et qu’il en abusait. Chacun avait une idée sur la question mais jamais personne n’en parlait ouvertement devant lui, certainement pour ne pas l’incommoder, pourtant, derrière son dos, les langues allaient bon train.

Il occupait un logement de fonction près du gymnase dont il était le gardien. Il en effectuait l’entretien courant, se devait d’être présent lors des rencontres sportives, ouvrait et fermait les portes, il était également affecté aux services techniques de la ville. Félix était un militant, un vrai de vrai, le militant de base qui croit encore en un monde meilleur et qui se bat pour ses idées, un pur de pur qui ne perd pas de vue son idéal et qui, à l’arrivée des périodes électorales tout à coup s’animait comme un feu sur lequel on aurait soufflé. L’homme devenait vif, l’homme s’enflammait, l’homme s’illuminait.

Partout à la fois et toujours là où on ne l’attendait pas, il était l’incontournable, le pilier sur lequel on pouvait compter et celui dont on ne pouvait se passer. J’ai travaillé avec lui lors de ma première campagne électorale et j’ai découvert un peu plus ce personnage atypique que j’ai fini par apprécier.

Tout était écrit, Chacun avait ses propres prérogatives et Félix était préposé à l’organisation de l’affichage et de la distribution des tracts dans les boites aux lettres. A l’occasion il organisait aussi des sorties de « déboitage » qui consistaient à aller retirer les tracs distribués par la partie adverse. Pas très « fair play » me direz vous, mais c’était bon enfant, les opposants faisaient de même.

Ces tâches, ils les accomplissaient avec fierté, avec zèle parfois. On aurait cru un chef des armées, il se faisait sérieux tout à coup, attendant le silence complet, il déployait le plan de ville, quadrillait les quartiers avec un vieux stylo dont le bouchon avait été rongé et lançait ses directives sur un ton qui n’admettait aucune réplique. On était pendus à ses lèvres, on entendait les mouches voler.

Concernant le collage, c’est encore lui qui menait la danse, les sorties étaient programmées et bien ficelées. Quand il avait décidé il avait décidé et on ne discutait pas…. Il arrivait alors en trombe dans mon bureau, son éternelle clope au bec et me disait, « bats le rappel, ce soir on sort »….. et je voyais son œil clignoter. Il fallait alors très vite que je contacte la bande par téléphone , je le sentais trépigner. Il s’asseyait face à moi et s’agitait quand, à l’autre bout du fil personne ne répondait. « On va le rappeler après disait-il, faut du monde ce soir faut du monde, Y a le FN qui a prévu de tourner, faut pas les laisser ».

Les sorties étaient de vraies parties de plaisir, une joyeuse bande qui rigolait et qui se retrouvait ensuite devant un café. Félix savourait alors le travail accompli avec une jouissance extrême, il avait fait son devoir, il avait apposé sa petite pierre à l’édifice, en cas de victoire il y aurait un peu de Félix dans l’histoire….

Félix n’avait pas le permis et se déplaçait à pied. Il parcourait la ville de long en large à une vitesse phénoménale et bravait tous les temps. Il connaissait tous les quartiers et les arpentaient parfois des nuits entières lorsqu’il trouvait que ça n’avançait pas assez vite ou quand on manquait de militants. Pendant ces périodes Félix dormait rarement et tenait en buvant du café. Il restait en permanence en alerte et surveillait que les affiches ne soient pas décollées. Gare à celui qui se faisait attraper !!! Il était sur tous les fronts, venant encore me donner un coup de main dans la journée pour des travaux divers et variés dont il disait vouloir s’acquitter, pour me permettre de faire des choses plus importantes. Félix n’hésitait pas à poser des jours de congés pour pouvoir totalement se consacrer à ce qui le faisait carburer.

Avec Félix nous avons baroudé, les fêtes de la rose, les manifestations politiques, les grèves, les délégations syndicales rien ne l’arrêtait. La politique c’était sa tasse de thé, c’était ce qui le faisait avancer et pour ça il était prêt à tout sacrifier.

Félix a eu des problèmes de santé, ça a commencé par le foie, parce que j’ai omis de vous dire que Félix levait bien le verre. Félix a été moins présent et plus rien n’a été pareil. Des arrêts maladie à répétition, des hospitalisations puis un gros problème de dos qui l’a immobilisé, Félix a été lâché et lâchement abandonné. Je suis allée le voir une ou deux fois chez lui puis j’ai changé de service, je n’ai plus fait de politique, je n’étais plus au courant.

J’ai appris que Félix avait été mis en longue maladie, qu’il s’était fritté violemment avec le Maire, mais je n’ai jamais su ce qui s’est passé. Ce que je sais c’est que Félix a été abandonné et que tout à coup plus personne ne s’est souvenu de ses bons et loyaux services. Tout le monde a oublié ce que Félix avait fait pendant des années et tout ce qu’il avait sacrifié parce qu’il y croyait. Je ne me suis pas gênée pour dire ce que j’en pensais au maire et à tous ceux qui s’avisaient de le critiquer.

Combien y en a-t-il des Félix comme ça qui servent et se dévouent sans jamais rien demander. La politique est un monde de requins ou les sentiments n’ont pas leur place. Un jour on est au sommet, le lendemain on est oublié. Félix était un homme de l’ombre dont on avait bien besoin mais il ne sera jamais mentionné nulle part à quel point il s’est dévoué.

Je me demande tout à coup pourquoi ce soir Félix ressort de ma mémoire.

mardi 8 février 2011

Vipère

En classe de 4 ème le professeur principal m’avait dit « Melle V, vous êtes trop soupe au lait, ça vous jouera des tours dans la vie ». A cette époque je ne connaissais pas cette expression et je n’avais pas compris pourquoi il me disait ça, pour moi « soupe au lait » semblait vouloir dire, calme, mou, absent, (je me référais au breuvage inerte dans un bol et j’imaginais dessus, un nuage de lait flottant nonchalamment).

J’ai bien vite compris qu’il avait raison, je démarrais au quart de tour, fallait pas me marcher sur les panards et dans les conflits je me barrais vite fait en vrille.

En vieillissant on apprend à composer. D’abord dans le boulot parce qu’on n’est pas seul, faut s’adapter aux collègues et plier devant le patron même quand on n’est pas d’accord. A ce propos il me disait « tu es comme le roseau, tu plies mais ne rompts pas ».

Ensuite on compose dans la vie de couple, on fait des efforts, des compromis, on lâche parfois du terrain afin que tout aille bien et là on me dit « t’es adorable mais t’as un sale caractère, on ne peut rien te dire, ça tourne toujours au drame » !!!

Alors on finit par se la fermer un peu, on la met en veilleuse, histoire de ne pas trop causer de dégâts, puis avec l’âge on fatigue, tout ça devient futile, on pense « cause toujours tu m’intéresses » et on lâche vite fait l’affaire, on passe à autre chose.

Le problème c’est qu’à force de se taire, on finit par devenir transparente aux yeux des autres, ton interlocuteur pense que t’es complètement blonde, inculte et il en profite pour te tacler pensant que c’est gagné d’avance parce que de toutes façons tu ne répondras pas.

Si je te raconte ça tu te doutes bien que ce n’est pas anodin, ce n’est pas ma minute philosophique, ni mon moment zen, encore moins un instant de plénitude intense où tout le monde il est beau il est gentil.

Nan !!! Là tout de suite tu le vois pas mais je suis en train de me transformer en poison, le breuvage boue dans le bol, la soupe fait d’étranges remous et le lait se sauve à force de chauffer, et tu sais de la faute à qui…. De la faute à « Machine ».

Machine c’est une pseudo amie. Je vais pas dire une amie parce que de toutes façon je me demande si j’en ai et ils doivent certainement se compter sur les doigts d’une main.

Machine elle sait tout, elle a tout vu et en matière de donneuse de leçon elle a la palme. Le jour de la distribution des médailles le titre de championne du monde lui a été décerné à l’unanimité.

Machine elle a des avis sur tout, et surtout elle se plante souvent mais ça ne la gêne pas le moins du monde, elle fait mine de rien et passe vite fait à autre chose, histoire de noyer le poisson, par contre si toi tu te plantes, elle se dépêche de relever et de te le faire remarquer, quand elle le fait devant du monde c’est encore mieux.

Machine elle a des enfants parfaits qui savent tout mieux que tout le monde, c’est les plus beaux, les plus grands, les plus forts, les tiens à côté ce sont des ignares, insignifiants et tout petits.

Machine c’est la « pro » par excellence, personne n’a jamais bossé comme elle et elle a du faire tous les métiers du monde puisqu’elle peut donner des conseils sur tout, que tu vendes du poisson ou de la cosmétique, que tu sois médecin ou chauffeur de taxi, Machine a toujours une idée sur la question, un conseil pour te dire comment faire et ne pas faire. Bref si t’es infirmière elle te dira comment piquer, si t’es informaticien elle t’expliquera comment dépanner, si t’es boucher elle te montrera la découpe d’une pièce de bœuf.

Voilà, en quelques mots le portrait de Machine….. Nan nan, je te promets que je ne suis pas loin de la vérité même si j’amplifie un peu la caricature, histoire que tu comprennes bien !!!

Depuis mon retour en France, Machine a un regain d’intérêt pour moi et prend un malin plaisir à me contredire en permanence, à me faire ses leçons à deux balles à me donner des conseils et surtout à me prendre pour la plus conne des connes. A sa décharge je te dirai que c’est de ma faute parce qu’au départ je l’ai laissée dire, j’ai peu participé à ses conversations que je trouvais ennuyeuses et je me suis mise en retrait par rapport au boulot, laissant Jules sur le devant de la scène et donnant l’impression que finalement je n’étais là qu’en spectateur.

J’ai donc laissé la porte ouverte et tu parles que Machine elle s’est engouffrée vite fait dans la brèche, l’occasion étant trop belle de pouvoir se lâcher et laisser libre cours à sa méchanceté.

Je te passe les commentaires divers et variés très désagréables à mon égard mais toujours fait habilement. Je te passe les fois ou elle sert le café à tout le monde et oublie, -par mégarde ou intentionnellement- de me donner mon thé, je t’évite ses moues moqueuses et dubitatives quand je me mets à parler……

Sauf que là je dis HALTE, STOP, CA SUFFIT, « DAYE » (en hébreu).

Machine t’as dépassé les bornes, t’as atteint les limites, t’es border line et crois moi ma Cocotte c’est terminé, à l’heure actuelle ou j’écris ces lignes pour me défouler t’as de la chance de pas être devant moi parce que je te le dis clairement je n’ai qu’une envie c’est de te claquer le beignet, j’aimerai bien qu’à l’avenir tu fermes un peu ton gicleur et si tu pouvais m’oublier ça serait carrément mieux.

Hier Machine appelle, sur mon portable, sauf que c’est Jules qu’elle voulait, elle a une info à donner mais se demande si moi la nouille vais savoir gérer.

Ma première idée est de ne pas répondre et finalement j’aurai du la suivre…. Mais j’ai fini par décrocher. Jules était absent, visiblement Machine était contrariée de devoir me parler. La conversation s’est engagée, d'abord sympa, ça a vite dégénéré..... comme d’habitude j’ai eu le droit au sermont, aux conseils, le bla bla habituel version « soft » qui commence à m'agacer au plus haut point.

 
De fil en aiguille nous avons parlé de nos enfants et là Machine a dérapé, mettant d’abord en scène ses rejetons qui sont pas plus malins que les autres mais qui à ses yeux sont les 8ème et 9ème merveilles du monde, mais surtout elle s’est mise à ironiser sur les miens….. Rongée par la jalousie de mon ainé qui réussit, de ma seconde qui se débrouille en études, trouvant à redire sur la dernière qu’elle juge absente et introvertie.

T’as signé ton arrêt de mort Machine, je te le dis là comme je le pense. T’as eu une sacrée chance, notre conversation a été interrompue par l’arrivée du livreur…. Heureusement pour toi parce que j’étais prête à te sortir tous les noms d’oiseau que je connais, et crois moi, j’ai un un sacré panel en stock.

Tu sais quoi Machine, t’es trop conne, puis en plus d’être conne t’es méchante et jalouse et ça franchement c’est pas beau. Alors ta verve puante tu vas te la carrer où je le pense et surtout, tu vas fermer définitivement ton claque merde et trouver un autre pigeon sur qui te défouler, parce que moi c’est terminé, je suis à la retraite !!!

La messe est dite !!!! ça fait du bien de se défouler non ? Je me sens mieux là tout de suite, faut dire que j’ai ruminé toute la journée…. puis Machine elle perd rien pour attendre…. La vengeance est un plat qui se mange froid gnark gnark gnark !!!

jeudi 3 février 2011

Le froid

Le froid, c’est bien la première chose qui m’a surprise lorsque j’ai posé le pied sur le sol français en ce mois de février 2010. Après 8 ans de vie en Israël, j’avais presque oublié ce que c’était mais quand je suis sortie de l’aéroport et que le vent du nord glacial et cinglant m’a fouetté le visage, qu’il s’est engouffré dans mon manteau sans crier gare, toutes les sensations désagréables me sont revenues d’un seul coup, comme si je n’étais jamais partie.

Ce froid j’en ai pourtant rêvé et à maintes reprises lorsque les températures avoisinaient les 40 degrés et que même la clim n’arrivait pas à soulager mon corps brûlant et humide.

Ce froid je le cherchais quand le soleil dardait ses rayons sur la plage et que je fonçais vers la mer pour trouver un peu de fraîcheur, que malheureusement cette eau à 29 degrés n’arrivait pas à me procurer.

Combien de fois ai-je bougonné dans les ruelles de Jaffa, trempée de sueur, ne voulant plus avancer à cause de cette température oppressante qui semblait m’écraser, le marchand de glace m’offrait alors une furtive illusion de fraîcheur et de bien être qui tout de suite s’évaporaient.

J’avoue j’en ai rêvé de ce froid quand les blogamies sortaient gants et bonnets et allaient s’abandonner dans la neige, arborant fièrement leurs photos sur leurs blogs. Lacs gelés, montagnes enneigées, sapins blancs, je traquais le moindre cliché afin de ressentir une sensation de fraîcheur qui ne venait jamais. Je regardais alors le sable et les palmiers, la mer immobile qui s’alanguissait devant ma terrasse et je soupirais.

Il ne me restait qu’à me replier sur des souvenirs d’enfance que je me hâtais de bien vite retrouver, images furtives rangées dans un coin de ma mémoire et dans lesquelles j’étais emmitouflée. Malgré mon camouflage, j’avais les membres engourdis et mon corps grelottait lorsque j’affrontais les premiers frimas de l’hiver en rentrant de l'école.  La récompense ultime venait de ma grand-mère qui m’accueillait les bras ouverts avec un bol  de chocolat chaud et des tartines de beurre salé. Bien calée sur une chaise au siège de paille, la chaleur du poêle réchauffait mes membres ankylosés et peu à peu, je semblais renaître à la vie, c’était une sensation de bonheur et de bien être intenses que je n’ai jamais retrouvés.

Le froid physique n’est rien à côté du froid que l’on ressent dans le plus profond de son cœur, car si l’on peut rapidement remédier au premier, pour le second c'est plus compliqué ;  ni un poêle ou encore moins un énorme bol d’un breuvage chaud ne peuvent y pallier instantanément et il faut du temps pour essayer d'atteindre une température intermédiaire qui ne sera jamais tout à fait celle que l'on voudrait retrouver.  

Ce froid dont je rêvais tant est omniprésent depuis ce mois de février 2010 et il perdurera …. Jusqu’au moment où je retrouverais la chaleur de cet endroit où coule le lait et le miel, la chaleur d’un pays où la lumière est bien plus intense qu’ailleurs, la chaleur du pays dans lequel un jour je repartirai……

Le froid ne sera plus qu’un mauvais souvenir et plus jamais je ne le languirai….

Ce texte est ma participation au « Défi mot du mois de février » d’Angelita. C’est la première fois que j’y participe et ça me fait plaisir parce qu’Angelita je l’apprécie et c’est une super nana.